Abbaye. -- Voyez Monastère.
AbbayeMonastères. Les monastères méritent une mention dans l'histoire littéraire, non-seulement à cause des hommes distingués par leur savoir, leur éloquence ou leur talent qu'ils ont produits, pendant ou depuis le moyen âge, mais pour les services que leur institution même a rendus aux lettres durant une longue période d'ignorance et de barbarie universelles. C'est auprès des monastères que s'ouvrirent les premières écoles, et longtemps l'Europe n'en eut pas d'autres; c'est dans leurs murs que se formèrent et se conservèrent les bibliothèques des nations modernes. Dès le commencement du VIe siècle il est fait mention de bibliothèques monastiques au centre de la France, destinées à recueillir les débris de l'érudition latine et grecque, qui avait été si florissante dans la Gaule romaine. Au temps de Charlemagne, on les voit s'enrichir par des emprunts et des échanges de manuscrits faits d'un bout de l'Europe à l'autre ou entre l'Europe et l'empire grec de Constantinople, L'empereur fonde une bibliothèque au monastère de Saint-Gall, et sa propre bibliothèque, après sa mort, est donnée en partie aux abbayes de Saint-Denis et de Compiègne. Celles de Pontivy, de Fontenelle près de Rouen, de Saint-Riquier, en Picardie, se forment vers le même temps. Il ne faut pas se faire d'illusion sur la richesse d'une bibliothèque de couvent au IXe siècle. D'après des catalogues qui nous ont été conservés, elles contenaient des copies de la Bible, des traités des pères de l'Église, quelques ouvrages de l'antiquité classique, en tout de cent à deux cents volumes. Aux Xe et XIe siècles, les lettres ne sont plus cultivées que dans les monastères, et loin d'être décourages par l'état de la société laïque, où la force brutale domine sans contre-poids, les moines redoublent d'ardeur à grossir leur trésor caché de richesses intellectuelles. "Tandis qu'ils se resserrent dans une étroite pauvreté, dit Guibert de Nogent en parlant des Chartreux, ils ont amassé une riche bibliothèque; car moins ils possèdent de ce pain qui n'est que matériel, plus ils suent et se travaillent pour acquérir cette autre nourriture qui ne périt point." Au XIIe siècle l'amour-propre des abbés s'attache aux bibliothèques de leurs monastères, qu'ils tentent de renouveler ou d'entretenir par tous les moyens et au prix de tous les sacrifices. On met sa gloire à pouvoir envoyer d'une abbaye à une autre les ouvrages qui lui manquent. A cette époque les livres sont toujours chose si rare, que la célèbre abbaye du Mont-Cassin, dondée par saint Benoît au commencement du VIe siècle, ne possédait encore que quatre-vingt-dix volumes.
Entre tous les religieux, disent les Bénédictins, qui furent eux-mêmes si longtemps au premier rang, les Dominicains et les Franciscains, récemment fondés, montraient le plus d'ardeur à recueillir ces richesses littéraires. Les Dominicains de Toulouse se construisirent une librairie qu'ils ouvrirent aux autres ecclèsiastiques de cette ville, tant réguliers que séculiers." Les rares particuliers qui avaient de petites bibliothèques, les léguaient souvent à des couvents voisins, pour les sauver de la dispersion. Pendant les XIIIe et XIVe siècles, les livres paraissent avoir été, dans les monastères, l'objet des mêmes soins jaloux. Mais peu à peu les gardiens d'un certain nombre de ces dépôts précieux, amassés par des siècles de travail et de patience, en méconnurent la valeur. On laissa périr beaucoup de manuscripts par négligence; on les sacrifia souvent aux intérêts et aux besoins du moment. Le parchemin et le vélin qui pouvaient recéler des chefs-oeuvre furent grattés ou lavés pour servir une seconde fois et recevoir soit des chroniques sans valeur, soit des prières et des offices, soit de vulgaires contrats de baux ou de menues redevances. Toutefois, grâce aux efforts d'ordres qui échappèrent au relâchement et à la décadence, comme les Bénedictins, ou d'ordres nouveaux, comme les Oratoriens ou les Jésuites (voy, ces mots), il resta dans les couvents, sur tous les points de la France, assez de manuscrits et de livres pour former, au moment de la Révolution, le fond de presque toutes nos bibliothèques départementales.
Cf. Outre les ouvrages indiqés aux articles Bénédictins, Jésuites, Oratoriens,
M. Ziegelbauer: Centifolium camuldense, sive Notitia scriptorum ordinis camuldensium (Venise, 1750, in-fol.);
J. Quetif et J. Echard: Scriptores ordinis prædicatorum (Paris, 1719, 2 vol. in-fol.);
Denis, de Gênes: Biblioth. scriptorum ordinis Minorum S. Francisci capuccinorum (Gênes, 1691; Venise, 1747, in-fol.);
Fr. de Altamura: Biblioth. dominicana (Rome, 1677, in-fol.);
J. a Sancto Antonio: Biblioth. univers franciscana (Madrid, 1732-33, 3 vol. in-fol.);
J. Berington: A Literary History of the Middle Ages (Londres, 1814, gr. in-4);
Petit-Radel: Recherches sur les bibliothèques anciennes et modernes (Paris, 1819, in-8);
Montalembert: Hist. des moines d'Occident;
l'abbé Bourassé: Abbayes et monastères (Tours, 1869, in-8);
Histoire littéraire de la France, passim;
Lud. Lalanne: Curiosités bibliographiques;
Guizot: Hist. de la civilisation en France;
Demogeot: Histoire de la littérature franç., ch. IV;
J.-Ch. Brunet: Manuel du libraire (5e édition), t. VI, articl. 21728-22008 et 31608-31624.